La fracture

Domination et souffrance

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Illustration :  Edgard Müller, Crevasse, 2008, Dun Laoghaire, Irlande.

Lettre à L.

Tu as beau dire toi, tout en aisance : « oui, mais t’es quand même dominant (en tant qu’homme), tu vas quand même pas te plaindre ! » Permets-moi un rire amer. Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre de dominer ? Qu’est-ce que j’en ai à foutre ? A quoi sert de dominer le vide ? A qui sert d’être libre, si c’est pour être seul ?

Pour toi, c’est facile de te positionner : tu es « dominée », tu es victime, dans ton corps, d’une oppression que tu ressens à chaque instant. Alors tu peux te reposer sur ton vécu, ton expérience, ta sensibilité pour remettre en question la société, grâce au différentiel que crée ton expérience. Ton corps résiste, tu peut croire ton ressenti, ressenti de l’oppression sociale. Ton corps fait résistance et tu le crois. Ton corps crée ce différentiel entre les schèmes sociaux, leurs discours mensongers, leurs imaginaires niais et ton expérience, vécue, ressentie. Mais moi, dominant, que puis-je croire ? Mon amour ? N’est-il pas possession ? Mon désir ? N’est-il pas malade du corps de la femme ? Ma souffrance ? Ais-je le « droit » de souffrir en tant que dominant ? Tout le ressenti de mon corps peut-être remis en question en raison d’un différentiel, non entre le fait social patriarcal et mon expérience, mais entre la construction patriarcale de mon corps, unilatérale, et l’expérience des femmes. Mon expérience m’est arrachée, invalidée par d’autres. Mon ressenti est remis en cause, car n’est-il pas le résultat de désirs unilatéraux ? D’un imaginaire factice ? De comportements exerçant une domination ?

Tout défaire apparaît terrifiant, au sens plein du mot : je suis terrifié. Car il faut bien qu’il y ait quelque chose sur lequel s’appuyer ! Tu t’appuie sur ton corps, sur ton ressenti. Sur quoi puis-je m’appuyer ? Sur la « beauté des femmes » ? Tu as bien raison de me faire remarquer qu’il y a là une idéalisation, imaginaire patriarcal de la femme, déifiée. L’amour ? Mais précisément, c’est le cœur de aliénation : l’amour, soit-disant « pureté », n’est en rien un gage de « vérité ». On peut aimer comme un connard… On peut aimer tout en dominant. Le désir ? Il est toujours liée à un agencement, des imaginaires, des expériences…patriarcales… Comment échapper à la domination patriarcale, puisque c’est non seulement les comportements, mais le façon même de voir l’autre qui est modelée ?

Il y a donc un décalage entre les hommes et les femmes, conséquence de l’asymétrie produite par la domination patriarcale. Les unes souffrent dans leur corps, contraintes, violentées, mais trouvent en celui-ci le socle qui leur permet de déterminer et de confronter cette domination ; les autres dominent le vide, se projettent unilatéralement sur l’autre et, lorsqu’ils découvrent la pauvreté et la vacuité de leur expérience, souffrent existentiellement, car leur corps se défait, leur expérience se dérobe et devient « fausse » et ils n’ont lors de moyen de confronter la domination patriarcale – et leur propre corps – qu’à travers des discours détachés de leur expérience propre. Pour sortir du patriarcat, pour un homme, il faut « tuer » son amour, « tuer » son désir, « tuer » son imaginaire…

Les hommes gagnent, oui, en apparence. Ils possèdent, ils baisent. Ils n’ont rien, ils ne vivent qu’une expérience pauvre. Ils sont incapables de saisir, de vivre pleinement l’expérience de la relation à la femme. Vacuité. Que j’ai toujours refusé. Alors oui, poussé par le désir autant que les injonctions sociales, je m’y suis essayé. Gauchement. Par imitation. Le résultat n’a été que souffrance. Souffrance que tu nie. « Non, blablabla, c’est pas la même chose ». Oui. Ce n’est pas la même chose. Et alors ? Il y aurait une souffrance « bonne », moralement légitimée parce qu’officiellement estampillée « souffrance de dominé·e » ? Et une mauvaise souffrance, celle des « dominant·e·s » ? Souffrance « permise », souffrance « interdite », mais par qui ? Selon quelle position d’autorité ? C’est juste ne rien comprendre. Et c’est placer les hommes dans une position impossible en leur demandant de renier leur corps, renier leurs émotions et leurs ressentis les plus profonds. Cela n’est pas possible, c’est demander un trop grand sacrifice. C’est leur demander de sombrer dans le néant existentiel.

Je n’ai pas de solution, je l’avoue. Je me raccroche, pour l’instant, à l’expérience. Mon expérience. Les rencontres, les instants qui m’ont façonnés. Au sein du monde qui est le nôtre, à partir de l’expérience qui est la mienne, je me suis construit, transformé, déplacé ; j’ai engrangé un vécu, une histoire émotionnelle, une série de ressentis complexes, qui s’entremêlent. Que mon imaginaire soit imprégné d’import sociaux, c’est l’évidence, mais cela concerne tout être humain, homme ou femme. Qu’il faille se débarrasser des représentations patriarcales qui faussent mon rapport aux femmes, engendrant un comportement dominateur et violent, c’est l’évidence et mon souhait le plus sincère aujourd’hui. Car en cela, c’est précisèrent « retrouver l’expérience », une expérience saine et libérée du conditionnement social de mes relations avec les femmes. Comment faire cela si tout ce qui me constitue est nié ?

 

Post scriptum (7 octobre 2018) :

Je pose dans ce texte le problème existentiel, considérable, de la perte de « contact » avec son corps et son expérience corporelle qui s’ensuit de la remise en cause du conditionnement patriarcal pour les hommes. Absence de « socle » qui permette de créer un différentiel avec l’imaginaire et les représentations sociales patriarcales. Si les femmes ont leur corps, leur ressenti, leur expérience à opposer aux schèmes sociaux, de la position dominante des hommes découle le fait que c’est précisèrent tout cela qui, chez eux, se trouve remis en cause. C’est la même raison qui préside à cette double conséquence : l’asymétrie de la domination. La·e dominé·e trouve en son corps le point de départ d’une résistance, point fixe d’une perspective et, symétriquement, le·a dominant·e est remis·e en cause dans sa perspective et son corps. C’est une conséquence inévitable et parfaitement justifiée, puisque c’est précisément ce que l’on veut obtenir en remettant en cause le patriarcat ! Remettre en cause les évidences posées par les hommes, remettre en cause la façon dont ils voient les femmes (leur perspective), remettre en cause leur corps et leur expérience lorsqu’ils justifient leur oppression au moyen de celle-ci. Comment trouver une porte de sortie qui conserve ce processus tout en le rendant existentiellement supportable pour les hommes ?

J’émets à l’instant une hypothèse, qu’il faudra réfléchir… N’y-a-t-il pas, dans l’expérience des femmes, le socle que je cherche ? N’est-ce pas celle-ci qui permet de construire, pour les hommes, le différentiel par rapport au patriarcat qu’ils nécessitent ? Leur expérience propre, je l’ai dit, ne permet pas de construire ce différentiel, puisqu’il entretiennent un rapport d’identité avec les représentations patriarcales. En revanche, c’est bien entendu l’expérience des femmes qui met en lumière l’asymétrie des sociétés patriarcales, c’est cette expérience qui permet tout simplement de qualifier le patriarcat. Le patriarcat existe car des femmes sont opprimées dans leur corps et seule l’expérience qu’elles vivent permet de fonder ce fait. Ainsi, il me semble que c’est ainsi et seulement par cette « expérience des femmes » que les hommes peuvent trouver le socle qui permet de remettre en cause leur propre expérience, par contraste. On préserve ainsi la « vérité de l’expérience ». L’expérience des hommes n’est pas « fausse », elle est simplement partielle et en l’occurrence, unilatérale du fait de leur position sociale dominante. Pour retrouver précisément la « vérité de l’expérience », ils doivent la compléter avec l’expérience des femmes, qui permet alors, par contraste et comparaison, d’extirper de la leur ce qui provient du conditionnement patriarcal, de leur position de dominant.

Si ce que je dis là n’est pas très clair dans l’esprit de certain·e·s lecteur·rice·s, prenons un exemple. Je suis un homme et je ressens un désir sexuel envers une femme. Ce désir sexuel existe, il est « vrai ». J’exprime se désir d’une certaine façon, conditionnée socialement. Pour moi, de mon point de vue, unilatéral, je ne fais qu’exprimer le plus sincèrement du monde mon désir – que pourrait-il y avoir de mal en cela ? Oui mais voilà, la femme en question vit elle aussi une expérience, en parallèle et elle ressens de son côté une oppression. Elle vit mon expression et la relation comme du harcèlement. Ce ressenti existe, il est « vrai ». On voit bien que, dans ce raisonnement, les deux expériences sont posées au même niveau, elles ont la même valeur, toutes les deux sont « vraies » et ne peuvent donc être remises en question. L’expérience – comme concept général – constitue le socle du raisonnement, la seule « vérité », ou le seul « réel » selon le terme que vous préférez. Pour résumer cela en une phrase, par une série d’affirmations, on peut constater ainsi que dans ce cas : « un homme ressent un désir envers une femme, il harcèle et oppresse cette femme par l’expression de son désir, cette femme est oppressée, le désir que l’homme ressent est oppressif». Toutes ces affirmations sont la déclinaison d’un même fait, un même « objet » en quelque sorte, simplement vu par deux côtés opposés. Pour « reconstruire l’objet », reconstruire une expérience totale, il faut joindre les deux expérience, poser la relation comme première, car on le voit bien, c’est en elle non seulement que s’opère la domination, mais que ce trouve la possibilité de reconstruire l’expérience à partir des expériences partielles des parties. La solution n’est pas donc de remplacer une expérience partielle, par exemple celle de l’homme, par une autre, celle de la femme en l’occurrence. Dans cette exemple, la solution n’est pas de réduire ce cas à un harcèlement oppressif d’un homme sur une femme, en niant ainsi le désir – qui peut par ailleurs être sincère et « bon » – de cet homme envers cette femme. La solution est de joindre les expériences partielles pour faire apparaître la relation, car c’est précisément dans cette relation que se trouve le problème, c’est en elle que s’opère la domination. La solution est de dire ici : « cet homme à du désir et la relation qu’il entretient avec la femme qu’il désire est une relation de harcèlement ». C’est cette relation qu’il faut remettre en cause, non la réalité de son désir. En revanche – je le précise au passage – cette méthode n’empêche en rien de remettre en question le désir lui-même, car il se peut que cet homme désire cette femme pour de « mauvaises » raisons, par exemple un imaginaire patriarcal qui conditionne son désir ; mais cela est une autre question, qui demande une autre approche et s’intéresse à d’autres relations que la relation singulière entre cet homme et cette femme.

C’est donc dans les relations entre les hommes et les femmes que se trouve, si mon hypothèse est juste, la solution au patriarcat. C’est par l’expérience de l’autre que l’on peut reconstruire la totalité de l’expérience et des composantes qui la constitue.

 

A.A.

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