Trajectoires

Construire du commun dans une société individualiste ?

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Illustration :  Beverly Egan. Dot painting, 2018

Enfant, j’imaginais le monde adulte comme une homogénéité, que je voyais comme une communauté géante d’ami·e·s potentiel·le·s. Je n’imaginais pas du tout les gouffres que je découvris plus tard, entre les vies tout comme les points de vue sur le monde… Très naïf j’étais – bien sûr – il n’empêche, je reste encore et toujours fasciné par ces divergences et leur construction : elle se fait point par point, comme une broderie, comme un cheminement pas à pas à l’intérieur d’un réseau incroyablement dense : une rencontre, un livre que l’on nous passe, une conversation, un podcast que l’on écoute, qui nous conduit à tel autre lien à la faveur d’une recherche internet, etc. Tant de curiosités, familières pour ceux qui les poursuivent. Chacun·e de nous poursuit sa propre route, de lieu en lieu, petit chemin – path – traçant sa singularité au milieu d’un enchevêtrement gigantesque, cosmique. Ainsi nous construisons notre cheminement, notre petit réseau au sein de l’enchevêtrement du monde. La diversité de ces lignes de vie est naturellement proche de l’infini et de là, les divergences inévitables. Machines à diverger : voilà ce que nous sommes lorsque nous avançons par nous-mêmes. Point après point, nous nous éloignons, chacun·e sur sa trajectoire

Bien sûr, il existe aussi le processus inverse. D’énormes machines se baladent dans la jungle épaisse des réseaux : elles aspirent les trajectoires, véritable trous noirs, qu’elles ramènent à la convergence. Elles les font passer par elles, les filtres, les effilent, les restructurent, les alignent. Elles sont machines à produire de l’uniformisation, machine à capturer les trajectoires et les rediriger. Elles sont de plusieurs types, bien distincts.

Les premières machines d’homogénéisation, ce sont les « structures sociales », les faits sociaux. Normes, habitus sont autant de machines qui avalent les êtres pour les modeler, les réorganiser suivant leurs motifs, leur « moule » : ils ressortent dressés, petits automates… Leurs trajectoires sont désormais courbées suivant les « formes » intériorisées. Autres machines très importantes, les énormes conglomérats capitalistes : ils font converger vers eux les consommatrices·teurs, en masse ! Toutes nos trajectoires passent ainsi par Facebook ou YouTube par exemple, mais aussi par Carrefour ou H&M… La force de ces machines à convergence réside dans leur largeur indéfinie : certes, toutes nos trajectoires passent par Facebook, « nœud » de réseau, mais à l’intérieur de la machine Facebook, nos trajectoires jouissent d’une certaines liberté. Elles continuent à se construire et à se singulariser. Les machines à convergence produisent, en leur sein, de la divergence. Les trajectoires « passent » à l’intérieur d’elles – et en ce sens, sont contraintes – mais jouissent, en leur sein, d’un espace de différenciation. Microcosmes en quelque sorte, que Facebook ou YouTube : ils délimitent une portion du cosmos, un cosmos miniature, espace de différentiation mais strictement limité à eux, machine à produire de la singularisation de trajectoires, mais autour d’un unique nœud.

L’université, elle aussi, est une machine à capturer les trajectoires. Elle les traitent de façon singulière, laquelle diffère des machines précédemment évoquées. L’université est tout d’abord un point de convergence, point de passage obligé pour la plupart des élèves de l’enseignement supérieur. Néanmoins, dès le départ, tout est fait pour séparer les trajectoires, pour les effiler, les aligner sagement les unes à côté des autres, en parallèle ; mais surtout qu’elles ne se touchent pas ! Machine à produire de la divergence, de la « spécialisation » comme on dit, de « l’individualisation des parcours » comme on le nomme encore, l’université fonctionne par série de tris et de bifurcations. On s’inscrit dès le départ dans une « filière », on singularisera son parcours, par la suite, par des options, des mineures, etc. On finira à trente en classe de master – et là encore, chacun·e à son sujet ! Et c’est qu’on a pas vraiment le temps de partager ceux-ci, pas vraiment de temps d’entremêler les trajectoires, temps de la rencontre tout d’abord, puis de l’entrelacement : poursuivre un bout de route ensemble, partager des lignes qui nous relient. Chacun·e, en quelque sorte, est dans son « tuyau », son « channel » on pourrait dire, comme les canaux d’ondes radio…

L’université trie par son système de notation, qui hiérarchise et exclut. C’est là un premier facteur différentiel, qui agrandit l’espace qui sépare les trajectoires : les élèves ne vont ainsi pas à la même « vitesse », les meilleur·e·s ont déjà bondi·e·s sur tel sujet, tel nouvelle lecture, que les moins bon·ne·s n’ont pas encore assimilé le début du cours… Elle sépare ensuite par les bifurcations incessantes qu’elle génère (filières, spécialisations, sujets individuels de mémoires…), lesquelles ne sont jamais contrebalancées par des espaces de convergence (séminaires interdisciplinaires, cours communs, travaux collectifs, etc.). Elle sépare enfin par la compétition qu’elle organise, la course à la survie qui pousse chacun·e à ne pas s’attarder, à ne pas prendre le temps de progresser « horizontalement » plutôt qu’en vertical.

Il résulte de tout ces processus, de cet ensemble de contraintes, que l’université produit de la solitude. Les trajectoires sont effilés, lissées, bien propres les uns à côté des autres, biens « pures », dépouillées de toutes ramifications horizontales, de tous liens. Nous sommes des lignes épurées qui se précipitent, éperdues, à travers les couloirs qu’on nous assigne. Nos points de références sont ceux de l’institution : examens, admission en tel master, poste à pouvoir ici, concours à passer là… Jamais nous ne nous positionnons par rapports aux « autres », en relation avec les trajectoires parallèles de nos camarades d’infortune.

Produire – dans cette machine à écarteler – de la convergence, du mouvement commun, est évidemment un défi. Un défi nullement insurmontable je le pense pourtant, à condition d’une certaine « attitude ». Si nous voulons construire, dans l’université d’aujourd’hui, du « commun », des liens horizontaux, du partage et du mouvement collectif, nous devons y travailler activement. C’est à nous de rapprocher nos trajectoires, de les rediriger horizontalement plutôt que les laisser filer, passives, dans les couloirs verticaux. Nous devons pour cela cesser d’être égoïstes et de ne comparer l’avancement de nos propres trajectoires que sur l’échelle verticale mise en place par l’institution. Créer de l’entrelacement – car il s’agit de faire pousser les rhizomes, les liens horizontaux qui créeront les possibilités de redirection des trajectoires dans des bouquets communs – demande d’aller vers les autres, de s’intéresser à leurs trajectoires. Cela demande, donc, de délaisser un instant sa propre ligne, du moins au début, car le but est bien sûr de « mixer » les trajectoires, qui se redirigent alors ensembles suivant de nouvelles routes.

Nous pouvons apprécier, à l’aune des tentatives de réalisations d’espaces communs, comme les mouvements sociaux qui ont agités l’université de Nanterre au printemps dernier ou les volontés de créer des groupes interdisciplinaires, des espaces collectifs, etc. les difficultés qu’ont les étudiant·e·s d’aujourd’hui à délaisser leurs trajectoires personnelles. Le mouvement vertical de celles-ci se reforme presque instantanément, dans des groupes affinitaires par exemple, qui suivent alors leurs dynamiques propres, isolées, en parallèle. Créer du collectif, des trajectoires communes, ne peut ainsi s’accomplir sans une pleine conscience de ces phénomènes et une réelle volonté de les contrer, en se contraignant à suivre d’autres voies que les siennes… C’est accepter de dévier de sa propre trajectoire, de parcourir des distances horizontales, plutôt que d’avancer sur la projection de son propre chemin. C’est peut-être aussi simple que de s’astreindre à quelques réunions hebdomadaires, quelques heures que l’on dédie à l’exploration des espaces horizontaux plutôt qu’à poursuivre la ligne de sa série préférée ou ses lectures personnelles… Mais c’est sans doute aussi être capable d’écoute et de véritable dialogue, quittant ses zones de confort idéologiques pour se confronter à la diversité de l’extériorité.

 

A.A.

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