Qu'est-ce que la philosophie? (1)

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Illustration :  Raphaël, L’École d'Athènes, 1509-1510. Fresque (Vatican), 440 x 770 cm.

A travers cette série de textes, je vais tenter de développer une conception générale de ce que pourrait être la philosophie au 21e siècle – une philosophie renouvelée et restructurée en fonction des problèmes actuels. A dire vrai, le titre que j’ai donné à ces textes est mal formulé : il ne faudrait pas dire « Qu’est-ce que la philosophie ? », mais plutôt « qu’est-ce que pourrait être la philosophie ? ». En effet, la philosophie n’est pas un objet du réel, encore moins une idéalité objective (de tels objets n’ont d’ailleurs pas de sens), mais un objet construit. Autrement dit, la philosophie est ce que nous en faisons ; il n’y a rien à « découvrir », il y a seulement à inventer, à imaginer, à transformer. Qu’est-ce que peut être la philosophie, au 21e siècle ? Telle est la question… Car les conditions particulières de notre époque demandent une transformation évidente d’un objet qui n’a que trop peu évolué ces derniers siècles.

Il n’y a là rien de singulier : d’une façon générale, l’ensemble des activités humaines doit être repensé à mesure que l’histoire avance et que le monde change. Toutefois, il faut bien reconnaître que notre situation actuelle est exceptionnelle : elle opère une véritable discontinuité avec le passé, voyant l’émergence de phénomènes absolument inédits et radicalement différents de tout ce que l’humanité a pu vivre dans son histoire. Quels sont ces phénomènes absolument nouveaux ? Le premier, c’est bien sûr Internet : l’intégration des êtres humains dans un réseau mondial permettant une communication instantanée et un partage libre et massif de l’information vient tout simplement modifier le rapport de l’être humain à l’espace-temps, rien de moins que la dimension la plus fondamentale de l’expérience… Internet opère par ailleurs un phénomène dit de déterritorialisation, consistant à rendre indirecte la quasi-totalité (90-95% en moyenne) de l’expérience humaine (lorsque j’acquiers de l’expérience en regardant un film, sur Wikipédia, sur Google, lorsque je discute sur Facebook, etc. toute cette expérience est indirecte, tout comme lorsque je lis un livre). Il en résulte un rapport nouveau au « réel » : le réel n’est plus la même chose pour les humains du 21e siècle que pour ceux du 19e par exemple. Il faut lire sur ce point les travaux de Baudrillard notamment Simulacres et simulation ou encore l’excellent livre de Guy Debord, La société du spectacle ; quant au phénomène de déterritorialisation, le concept est créé par Gilles Deleuze et Felix Guattari dans leur diptyque Capitalisme et schizophrénie.

Le second fait absolument « historique » est l’émancipation des femmes. On le relève trop peu, mais ce processus, mondial, clôture environ 5 000 ans de patriarcat quasi-généralisé sur notre planète. Il s’agit d’un processus véritablement anthropologique, plus que d’un « événement » historique, c’est-à-dire qui se déroule au stade le plus fondamental des sociétés, engageant l’ensemble de « l’espèce » humaine, au regard d’un contexte épocal. Il s’agit sans doute d’une évolution irréversible, à moins bien sûr d’y opposer la force (totalitarismes, état de guerre, etc.)…

Troisième élément : l’Anthropocène. La destruction par l’homme des écosystèmes planétaires, de façon généralisée et systématique est un fait absolument nouveau. La sixième extinction massive qui a lieu aujourd’hui est similaire aux cinq précédentes, la dernière ayant eu lieu à la fin du Crétacé, il y a 65 millions d’années, voyant la disparition fameuse de l’ensemble des dinosaures. L’activité humaine industrielle est seule responsable de l’enclenchement de ce processus, lequel accompagne le réchauffement climatique global, qui pourrait devenir catastrophique à la fin du siècle si nous poursuivons jusque-là le rythme actuel d’émissions de gaz à effet de serre. Ces processus ne sont aujourd’hui absolument pas maîtrisés – et c’est bien là le problème – si bien que l’on peut dire que l’Anthropocène dépasse tout à fait l’homme, qui est pourtant à son origine.

Au regard seulement de ces trois phénomènes, ajoutés d’une multitude d’autres, moins fondamentaux mais néanmoins nouveaux au regard de l’histoire récente, il apparaît impossible de ne pas renouveler considérablement la pensée humaine. L’anachronisme de la pensée « moderne » (de Descartes à Sartre grosso modo) apparaît pleinement à la mesure de son impuissance à répondre aux problèmes actuels – et d’autant plus les pensées « prémodernes » telles celles des trois monothéismes ou celles des religions orientales par exemple. Naturellement, il ne s’agit pas de rejeter entièrement l’héritage du passé, bien au contraire, mais simplement le considérer tel qu’il est : un héritage. Un héritage qui doit prendre place dans une pensée nouvelle, voilà ce que j’appelle de mes vœux.

Or, nous allons le voir, cette nouvelle pensée émerge depuis le milieu du 20e siècle. Par les textes qui suivent, j’essaie de comprendre « ce qui a changé » au tournant des années 60 ; les nouvelles logiques de la pensée philosophique, les nouvelles pratiques du savoir, les nouvelles conceptions fondamentales qui se mettent en place. Mais j’essaie surtout de construire une réflexion systématique originale, qui a pour ambition de venir compléter et expliciter ce nouveau « paradigme » philosophique, afin de lui permettre de s’imposer définitivement face à l’ancienne modernité. La pensée contemporaine consiste en effet en un foisonnement d’idées, de pratiques et de théories ; foisonnement, certes, intéressant, mais rendu malheureusement trop souvent stérile par la persistance d’anciens réflexes de pensée qui, dans une situation de relativisme général, viennent annuler les innovations par leur opposition. Tout ceci, cependant, est parfaitement normal : lorsqu’un paradigme s’effondre et avant qu’un autre s’impose, s’ouvre toujours une période de crise, dans laquelle il devient impossible, faute de critères, de discerner la « vérité » du « faux », le raisonnable du non acceptable logiquement, etc. et donc de choisir entre des différentes interprétations qui toutes apparaissent comme légitimes. Il s’agit donc aujourd’hui, afin de sortir de l’impuissance de la raison face à certaines absurdités de l’évolution du monde actuel, de retrouver l’effectivité d’une pensée, en créant un nouveau « paradigme philosophique ». Cette opération consiste en un processus de reconfiguration générale de la pensée : il s’agit tout d’abord de construire une nouvelle pratique de la philosophie qui permettra son avènement, puis de construire une nouvelle rationalité, qui viendra reconfigurer les critères du vrai et du faux, de l’efficace et de l’inutile, etc. et enfin, de poser de nouvelles valeurs. La nécessité de cette opération de retournement, consistant littéralement à basculer la pensée occidentale à revers de ce qu’elle a été jusque-là, a été prédite par Nietzsche il y a déjà 150 ans. Face au nihilisme qui vient, disait-il, il viendra la nécessité pour l’être humain de créer de nouvelles valeurs, afin – je le rajouterai – de se reconstruire.

Reconstruire, bâtir, c’est ce que nous devons faire aujourd’hui, chacun dans le champ qui est le nôtre : philosophie, art, entreprise, travail, famille, amour, enseignement, loisirs, mode de vie, etc. C’est aujourd’hui, je le crois, un devoir pour chacun d’entre nous ; un devoir de se lever et d’agir, pour défendre des valeurs fondamentales telles que la vie, la paix, la justice, la beauté, l’art, le savoir, la nature, bref, à l’harmonie du monde et des hommes avec tous les êtres vivants… Ainsi, nous dresserons, face à la pulsion de mort déchaînée du nihilisme actuel, la folie du capitalisme et les politiques mortifère du néolibéralisme, la force, inépuisable, de la vie.

Pour ma part, c’est dans la philosophie que je réaliserai la tâche qui est la mienne.

 

A.A.

 

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